ĂŠtre ou ne pas ĂŞtre antiscientifique

Posted by kineblog on January 28, 2010

Exhumation d’un texte qui traine depuis trop longtemps dans les mĂ©andres obscures de votre site de kinĂ© prĂ©fĂ©rĂ© :
Extrait de La Recherche n°319 | 01/04/1999
« Dans le temple de la science, il y a plus d’une chapelle » (Albert Einstein)

ĂŠtre ou ne pas ĂŞtre antiscientifique

L’ignorance des sociologues, des historiens et des philosophes des sciences contemporains quant Ă  la vraie nature de la science n’aurait-elle d’Ă©gale que leur hostilitĂ© Ă  son Ă©gard ? Au coeur de la « guerre des sciences », cette thèse fait l’impasse sur la très grande variabilitĂ© des discours, tenus par les scientifiques eux-mĂŞmes, sur l’essence de leur activitĂ©. Leurs propos mĂ©ritent davantage d’attention.

Dans l’actuelle « guerre des sciences », je ne suis nullement un officier du front. Si j’y ai jouĂ© un rĂ´le quelconque, il a oscillĂ© entre celui de simple soldat et de tĂ©moin attentif des opĂ©rations. GĂ©nĂ©ticien de formation, je suis devenu, depuis de longues annĂ©es dĂ©jĂ , historien et sociologue des sciences - la masse de mes travaux porte sur leur dĂ©veloppement pendant le XVIIe siècle(1). Lors des plus forts pilonnages de la guerre des sciences, j’ai reçu quelques blessures lĂ©gères par des Ă©clats de shrapnell Ă©garĂ©s mais, dans l’ensemble, les dĂ©fenseurs de la science ont rĂ©servĂ© leurs munitions Ă  des cibles plus en vue que moi. La plupart du temps, on m’a laissĂ© continuer mon travail et rĂ©flĂ©chir Ă  ce conflit d’un point de vue relativement neutre.

A première vue, les hostilités ont été déclenchées par les assertions émises sur la science par certains sociologues, historiens de la culture et autres philosophes (dans mes travaux universitaires, les distinctions entre ces catégories - et entre les sous-catégories qui les constituent - sont en général cruciales, mais je les confondrai ici la plupart du temps). Par commodité, je désignerai les propositions portant sur la science par le terme de métascience. Et, comme il est de première importance de clarifier les enjeux, voici une liste de quelques assertions métascientifiques parmi les plus provocantes et les plus discutées :

1. Il n’existe rien que l’on puisse appeler la « mĂ©thode scientifique ».

2. Les sciences actuelles vivent au jour le jour ; elles ressemblent bien plus Ă  de la spĂ©culation boursière qu’Ă  une quĂŞte de la vĂ©ritĂ© sur le monde.

3. De nouvelles connaissances ne font pas partie de la science tant qu’elles ne sont pas socialisĂ©es.

4. On ne peut jamais assigner de rĂ©alitĂ© indĂ©pendante, au sens habituel du terme en physique, aux phĂ©nomènes observĂ©s, pas plus qu’Ă  l’observateur.

5. La base conceptuelle de la physique est une libre invention de l’esprit humain.

6. Les scientifiques ne dĂ©couvrent pas d’ordre dans la nature, ils y en mettent.

7. La science ne mĂ©rite pas la rĂ©putation de totale objectivitĂ© qu’elle s’est acquise auprès de beaucoup de gens.

8. L’image du scientifique dotĂ© d’un esprit ouvert, pesant le pour et le contre dans ses donnĂ©es, est une fameuse baliverne.

9. La physique moderne repose sur plusieurs articles de foi intrinsèques.

10. La communauté scientifique tolère certaines légendes dépourvues de fondement.

11. A tout moment de l’histoire, ce qui passe pour une explication scientifique acceptable est Ă  la fois socialement dĂ©terminĂ© et socialement fonctionnel.

Ai-je dĂ©jĂ  abusĂ© de votre patience ? Je suis en effet persuadĂ© que vous n’avez que trop lu ce genre d’opinions, typiques des Ă©crits des sociologues des sciences et de leurs compagnons de route universitaires. Et vous connaissez probablement aussi les rĂ©actions indignĂ©es de nombreux scientifiques, convaincus que de telles assertions procèdent de l’hostilitĂ© de leurs auteurs Ă  l’Ă©gard de la science, voire de leur ignorance quant Ă  sa vĂ©ritable nature. D’après ces scientifiques, la science et le rationalisme sont assiĂ©gĂ©s par les barbares. Dans ces conditions, s’abstenir de dĂ©noncer ces opinions pour ce qu’elles sont, c’est-Ă -dire de pures sornettes, met en danger la science en tant qu’institution, ainsi que sa place dans notre sociĂ©tĂ©. Les scientifiques ont donc un devoir impĂ©rieux : prendre position contre l’ignorance et la malveillance que vĂ©hiculent ces assertions, traquer leurs auteurs « suppĂ´ts de l’antiscience », et rĂ©tablir la vĂ©ritĂ© sur la nature de la science(2)( I) .

Seulement, voilĂ , j’ai un aveu Ă  faire : vous venez d’ĂŞtre victime d’un nouveau canular ! Aucune des onze assertions que je viens de citer - ou de paraphraser très lĂ©gèrement - n’est due Ă  la plume d’un sociologue ou d’un spĂ©cialiste des Ă©tudes culturelles, encore moins Ă  celle d’une fĂ©ministe ou d’un thĂ©oricien marxiste. Chacune d’elles a Ă©tĂ© Ă©noncĂ©e par de distinguĂ©s scientifiques de notre XXe siècle, dont plusieurs Prix Nobel (voir la liste des sources exactes dans l’encadrĂ© plus loin ) .

Ping-pong intellectuel . Est-ce pour faire le malin Ă  peu de frais que j’ai employĂ© cette astuce ? Pour retourner l’accusation Ă  ses envoyeurs et entamer une partie de ping-pong intellectuel ? Cela y ressemblerait fort si j’en restais lĂ . Or, j’entends faire une observation Ă  la fois fondĂ©e et, je l’espère, constructive. Elle est très simple : pratiquement toutes ces assertions qui ont rĂ©cemment provoquĂ© de si violentes rĂ©actions ont aussi Ă©tĂ© exprimĂ©es, de façon intermittente mais rĂ©pĂ©tĂ©e, par des scientifiques eux-mĂŞmes. Et mĂŞme par de nombreux scientifiques de maintes disciplines, sur une longue pĂ©riode et dans des contextes très divers(3).

Par consĂ©quent, on peut ĂŞtre sĂ»r que l’objet de la polĂ©mique ne rĂ©side pas dans le contenu de ces assertions. Celles-ci ne dĂ©coulent pas davantage de l’ignorance ou de l’hostilitĂ© de leurs auteurs. C’est plutĂ´t leur origine qui est en cause, avec les motivations qu’on peut attribuer - de façon plausible, mĂŞme si c’est souvent Ă  tort, voire injustement - Ă  ceux qui les lancent. Pour en faire la preuve, j’ai remplacĂ©, dans les citations ci-dessus, ce qui Ă©tait un « nous » dans l’original par « les scientifiques » ou par « ils ». Nous voici Ă  prĂ©sent en terrain balisĂ©, celui de la vie quotidienne : les membres d’une famille peuvent se permettre de tenir, sur les affaires familiales, des propos qui seraient malvenus de la part d’un Ă©tranger. Question de convenances, non de vĂ©ritĂ© ou d’exactitude. Certaines descriptions, pour la seule raison qu’elles viennent de personnes dĂ©pourvues des titres moraux et intellectuels requis, sonneront toujours comme des critiques injustifiĂ©es.

Intentions . De fait, en exprimant une opinion d’ordre mĂ©tascientifique - qu’elle soit Ă©logieuse ou critique -, les membres de la famille scientifique ont souvent un objectif Ă  portĂ©e familiale : prescrire (ou proscrire) tel ou tel comportement. D’oĂą leur tendance Ă  prĂ©supposer chez les Ă©trangers, qui n’ont pas les mĂŞmes titres Ă  le faire, des visĂ©es identiques. Il semble en effet qu’il soit difficile, pour des scientifiques, de comprendre que la description, ou l’interprĂ©tation, de la science puisse relever d’autre chose que de la prescription ou de l’Ă©valuation codifiĂ©es. Prendront-ils conscience que, parfois, il ne s’agit ni de leur expliquer ce qu’ils doivent faire, ni de dĂ©partir la bonne science de la mauvaise, ni de porter un jugement de valeur sur la science dans son ensemble ?

Au fond, les membres de la famille scientifique ont du mal Ă  discerner une intention pure ment naturaliste dans un discours sur la science. Ce luxe ne leur est pas immĂ©diatement accessible. Ainsi, certains sociologues soutiennent que les reprĂ©sentations scientifiques sont des « constructions sociales ». Certains scientifiques y lisent - Ă  tort dans la plupart des cas, et notamment en ce qui me concerne - une restriction implicite, et donc que la science est une pure construction sociale. Pour eux, l’assertion que la science est socialement construite serait donc une façon de dĂ©valoriser les propositions scientifiques en dĂ©niant qu’elles s’appliquent au monde naturel. Or, les sociologues des sciences, notamment les auteurs de l’Ă©cole d’Edimbourg si sĂ©vèrement critiquĂ©s par Steven Weinberg et ses collègues, ont insistĂ© Ă  maintes reprises pour rĂ©futer ce procès d’intention. David Bloor, par exemple, a Ă©crit: « A ucune sociologie cohĂ©rente ne s’aviserait de prĂ©senter nos connaissances actuelles comme une fantaisie dĂ©connectĂ©e de notre expĂ©rience et du monde qui nous entoure » (4) . Pour Barry Barnes: « Ăź/I IĂźl existe bel et bien, “lĂ -bas”, un monde, une rĂ©alitĂ©, source de toutes nos perceptions (5) » . Pourquoi les dĂ©fenseurs de la science persistent-ils Ă  ne pas voir ce qui est sous leur nez ? A la vĂ©ritĂ©, je n’ai pas encore trouvĂ© d’explication satisfaisante…

Pourtant, que font les scientifiques eux-mĂŞmes lorsqu’ils « dĂ©construisent » une thĂ©orie scientifique de leur domaine ? Ils l’identifient Ă  un pur dĂ©sir pris pour une rĂ©alitĂ©, Ă  une pure mode, Ă  une pure construction sociale. Mais ils le font pour faire de la science, pour trancher le vrai du faux dans la portion du monde naturel dont ils s’occupent. Il est rare qu’ils le fassent avec ce qu’on pourrait appeler une « intention disciplinaire », celle de dĂ©crire et d’interprĂ©ter pour elle-mĂŞme la nature de la science. VoilĂ  probablement l’une des raisons majeures de nos incomprĂ©hensions mutuelles. Nos intentions disciplinaires sont très diffĂ©rentes, dans leurs possibilitĂ©s comme dans leurs buts et leurs valeurs.

Telle est la première leçon Ă  tirer de mon petit canular. A mes yeux, ce n’est pourtant pas la plus importante. Il est bien plus intĂ©ressant d’observer que les assertions mĂ©tascientifiques des scientifiques peuvent varier dans de très larges proportions. J’en ai choisi tout Ă  l’heure quelques-unes qui entraient en rĂ©sonance avec les descriptions des sociologues. Mais il y en a d’autres, Ă©videmment. Sur le terrain mĂ©tascientifique, les scientifiques s’opposent frĂ©quemment entre eux, tout comme ils peuvent, Ă  l’occasion, s’opposer aux sociologues.

DiversitĂ© . Par exemple, certains scientifiques prĂ©tendent que la science est une entreprise rĂ©aliste. D’autres soutiennent le contraire : pour eux, la science est une pratique phĂ©nomĂ©nologique, instrumentale, pragmatique ou conventionnelle. Ainsi, Max Planck identifie la tendance endĂ©mique Ă  « postuler l’existence d’un monde rĂ©el » , au sens mĂ©taphysique, comme constitutive de l’« Ă©lĂ©ment irrationnel dont les sciences exactes ne pourront jamais se dĂ©barrasser » . Pour lui, « le fier nom de science exacte ne doit autoriser personne Ă  sous-estimer l’importance de cet Ă©lĂ©ment d’irrationalitĂ© ». Le chimiste Michael Polanyi a dit Ă  peu près la mĂŞme chose(6). Selon le physicien thĂ©oricien J. Robert Oppenheimer, les profanes risquent de trouver agaçante la rĂ©ticence des scientifiques Ă  utiliser des mots comme « rĂ©el » ou « dĂ©finitif » : l’utilisation de telles notions relèverait d’une forme de mĂ©taphysique, alors que la science, selon lui, est une « activitĂ© non mĂ©taphysique (7) ». Toutes ces prises de position ne cadrent pas vraiment avec la rĂ©cente provocation de Steven Weinberg : « Pour moi, en tant que physicien, les lois de la nature sont rĂ©elles dans le mĂŞme sens (quel qu’il soit) que les cailloux du chemin( I) . » On le voit, l’accord entre les physiciens est loin d’ĂŞtre acquis.

En outre, certains scientifiques, en affirmant que la science est une entreprise rĂ©aliste, veulent faire comprendre qu’ils adoptent cette position philosophique selon laquelle les entitĂ©s thĂ©oriques renvoient Ă  des existants du monde. D’autres semblent se rĂ©fĂ©rer Ă  cette sorte de rĂ©alisme robuste qui relie un ensemble de sciences aux pratiques de la vie quotidienne (« quand je dis qu’il y a une table devant moi, je me rĂ©fère Ă  un existant matĂ©riel rĂ©el, indĂ©pendant de mes souhaits ou de mon discours sur lui » ) . Les scientifiques ne prĂ©cisent pas toujours quel type de rĂ©alisme ils dĂ©fendent ou rejettent dans leurs prises de position mĂ©tascientifiques. Pour certains d’entre eux, la science vise ou mĂŞme parvient Ă  une vĂ©ritĂ© universelle. Pour d’autres, les vĂ©ritĂ©s de la science sont plurielles. Pour d’autres encore, la science n’est que « ce qui fonctionne », et la vĂ©ritĂ© des propositions scientifiques - ou mĂŞme leur adĂ©quation au monde - n’est pas leur problème : celui-ci se borne alors Ă  « ce qui est le cas », voire Ă  « ce qui semble ĂŞtre le cas selon le meilleur de nos connaissances et croyances actuelles ». D’après certains scientifiques, la science « touche Ă  sa fin » - elle serait sur le point de s’achever, mĂŞme s’il nous faut garder Ă  l’esprit que l’on nous promet cet achèvement imminent depuis aussi longtemps que la science existe ! D’autres n’ont que mĂ©pris pour cette idĂ©e : selon eux, la science est une entreprise de rĂ©solution de problèmes sans fin prĂ©visible, nos solutions actuelles engendrant de nouveaux problèmes, et ainsi de suite, indĂ©finiment(8).

Certains scientifiques nient l’existence d’une mĂ©thode scientifique particulière, formalisĂ©e et universellement applicable. D’autres l’affirment avec la mĂŞme vigueur. Ces derniers, cependant, divergent sensiblement lorsqu’il faut dire en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment cette mĂ©thode. Certains apprĂ©cient Francis Bacon, d’autres prĂ©fèrent RenĂ© Descartes. Certains sont inductivistes, d’autres dĂ©ductivistes, mais on trouve aussi des hypothĂ©tico-dĂ©ductivistes et des hypothĂ©tico-inductivistes. Certains affirment - avec T.H. Huxley, Max Planck, Albert Einstein et bien d’autres - que la pensĂ©e scientifique est une forme du sens commun, procĂ©dant tout bĂŞtement par infĂ©rence. Ainsi, selon Einstein: « La science tout entière n’est rien de plus qu’un raffinement de la pensĂ©e quotidienne(9). » D’autres, tel Lewis Wolpert, voyant lĂ  une marque d’ignorance ou d’hostilitĂ©, rejettent avec vĂ©hĂ©mence toute accointance entre la science et le sens commun. De toute façon, qu’ils soient favorables ou hostiles Ă  ce rapprochement, bien peu font preuve d’une grande curiositĂ© sur la nature du sens commun lui-mĂŞme, subodorant que ce dernier pourrait bien ĂŞtre, lui aussi, hĂ©tĂ©rogène et protĂ©iforme.

Vous en rĂŞviez, ils l’ont trouvĂ©e : la MĂ©thode scientifique ! Ou du moins la mĂ©thode d’une discipline donnĂ©e, intronisĂ©e reine des sciences, la plus authentiquement scientifique des sciences - en gĂ©nĂ©ral, la physique, mais il y a des exceptions. Demandez, par exemple, Ă  vos amis chercheurs, l’un après l’autre, d’Ă©crire noir sur blanc ce qu’ils croient ĂŞtre la mĂ©thode scientifique ou la mĂ©thode formelle qu’ils mettent en oeuvre dans leur pratique personnelle (interdisez-leur de collaborer entre eux et de jeter un coup d’oeil Ă  un texte de philosophie des sciences !). Certains auront entendu parler de Karl Popper, de Thomas Kuhn ou de Paul Feyerabend, et auront peut-ĂŞtre leurs prĂ©fĂ©rences parmi ces trois auteurs. Beaucoup n’en auront probablement pas. Pourquoi en auraient-ils ? Mais, Ă  supposer qu’ils en aient une, demandez-leur de coucher par Ă©crit ce qu’ils pensent ĂŞtre la position de leur philosophe favori sur la mĂ©thode scientifique. Il se pourrait bien que vous ne dĂ©couvriez pas grand rapport entre ce qu’ils auront Ă©crit et les dĂ©finitions que les sociologues et philosophes professionnels donnent du poppĂ©rianisme ou du kuhnisme. D’autant que ces derniers ne sont pas tous d’accord sur ce qu’ils estiment que Popper ou Kuhn ont rĂ©ellement dit(10) !

MĂ©thode . Pour parler de la mĂ©thode scientifique, on peut aussi se reporter aux sources de notre rĂ©pertoire culturel. Peu de vos amis chimistes ou biologistes - du moins ceux issus de l’enseignement anglo-saxon - auront suivi des cours de mĂ©thode scientifique. En revanche, la plupart de vos amis psychologues ou sociologues auront subi une immersion complète dans cette mĂ©thode qui, au sein de leurs disciplines, est prĂ©sentĂ©e comme une copie du modèle formel des sciences naturelles. Mais la relative faiblesse de la formalisation mĂ©thodologique des sciences naturelles ne serait-elle pas en partie responsable de leur Ă©norme succès ? C’est en tout cas une idĂ©e qui mĂ©rite rĂ©flexion. C’Ă©tait, par exemple, l’opinion du physicien Percy Bridgman : « Il me semble qu’il y a beaucoup de bla-bla autour de la mĂ©thode scientifique. Je me risque Ă  penser que ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en font le moins. La mĂ©thode scientifique, c’est ce que les scientifiques font dans leur travail, pas ce que d’autres ni eux-mĂŞmes peuvent en dire. Un scientifique au travail, quand il prĂ©pare une expĂ©rience de laboratoire, ne se demande pas s’il est vraiment scientifique, et sa mĂ©thode en tant que telle ne l’intĂ©resse pas . […] Le scientifique Ă  l’ouvrage est bien trop pressĂ© d’entrer dans le vif du sujet pour s’appesantir en gĂ©nĂ©ralitĂ©s. […] La mĂ©thode scientifique est quelque chose dont parlent des gens Ă©trangers Ă  la science, et qui se demandent comment le scientifique s’y prend (11) . »

Quant au problème de l’identitĂ© conceptuelle de la science, la situation n’est pas très diffĂ©rente. La science est-elle un concept unifiĂ© ? Une des formules prĂ©fĂ©rĂ©es des scientifiques qui partagent cette idĂ©e renvoie au matĂ©rialisme et au rĂ©ductionnisme matĂ©rialiste qui, « en dernière analyse », est constitutif de la science. Cependant, les scientifiques de tournure d’esprit mathĂ©matique ou structuraliste rejettent Ă  la fois le matĂ©rialisme et le rĂ©ductionnisme. Et de leur cĂ´tĂ©, les biologistes persistent Ă  se demander par intermittence s’il n’existerait pas un mode de pensĂ©e et un niveau d’analyse spĂ©cifiquement biologiques. A peine l’entomologiste E.O. Wilson annonce-t-il un nouveau programme d’unification des sciences naturelles et humaines - ou plutĂ´t une rĂ©activation de ce programme - que d’autres scientifiques entrent en rĂ©bellion contre le rĂ©ductionnisme, contre l’idĂ©e que « le tout est la somme de ses parties » ou contre ses manifestations locales en biologie molĂ©culaire, voire affirment que ce qui Ă©tait autrefois une quĂŞte de la comprĂ©hension a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© aujourd’hui en une recherche rĂ©ductionniste et superficielle d’explications : pour eux, le rĂ©ductionnisme matĂ©rialiste ne fait que tĂ©moigner du passage d’un âge d’or intellectuel Ă  un âge de fer scientifique(12).

RĂŞves d’unitĂ© . L’unification conceptuelle des sciences naturelles et humaines sur la base d’un matĂ©rialisme rĂ©ductionniste rigoureux est une aspiration ancienne. Mais aucune tentative n’a jamais emportĂ© - ni n’emporte aujourd’hui - l’assentiment unanime des scientifiques. Dans un large ensemble de sciences naturelles - dont la biologie est sans doute l’exemple le plus clair -, on rejette l’unification rĂ©ductionniste, parfois violemment. Dans d’autres, la question ne se pose mĂŞme pas. Y parvenir est peut-ĂŞtre le rĂŞve de certains, mais ce n’est le mĂ©tier de personne.

Que conclure de cet ensemble d’observations ? La première conclusion pourrait ĂŞtre que, parmi ces assertions contradictoires, un sous-ensemble - disons, ma première sĂ©rie de citations - est irrĂ©mĂ©diablement erronĂ©, tandis que les assertions contraires seraient exactes. Ce n’est pas ce que je soutiendrais. M’y hasarder serait affirmer que P. Medawar, M. Planck et A. Einstein ne savent pas ce qu’ils disent - Ă  l’instar des sociologues dont les assertions ressemblent de si près aux leurs. Mais, qui sait, j’ai peut-ĂŞtre commis le pĂ©chĂ© d’avoir citĂ© ces auteurs hors contexte ? Nul ne devrait citer tendancieusement hors du contexte, mĂŞme si citer Peter Medawar hors contexte Ă  propos de la mĂ©thode scientifique est sans doute moins grave que - pour prendre un exemple au hasard - citer Steven Shapin hors contexte Ă  propos du rĂ´le de la confiance dans la science du XVIIe siècle. L’oeuvre de Medawar s’en verrait moins sĂ©rieusement mise Ă  mal que la mienne. Reste qu’il est malvenu de citer hors contexte, ça l’est de la part des sociologues quand ils parlent de science ou de mĂ©tascience, comme de la part des scientifiques quand ils parlent de sociologie des sciences. Quoi qu’il en soit, j’affirme que mes citations du dĂ©but contiennent Ă  mon avis une bonne part de vĂ©ritĂ© - moyennant quelques prĂ©cisions que j’apporterai dans un moment.

Deuxième conclusion possible : nous ferions mieux d’ignorer toute assertion mĂ©tascientifique Ă©manant d’un scientifique en activitĂ©. Je peux, lĂ  encore, citer en faveur de cette idĂ©e - au risque d’introduire dans mon raisonnement un paradoxe crĂ©tois - plusieurs Ă©minents scientifiques. Einstein lui-mĂŞme nous avertit : « S i vous dĂ©sirez dĂ©couvrir quoi que ce soit sur les mĂ©thodes utilisĂ©es par les physiciens thĂ©oriciens, je vous avise de vous tenir strictement Ă  un seul principe : n’Ă©coutez pas ce qu’ils disent, mais fixez votre attention sur leurs actes . » Et il ajoute : « On a souvent dit, et non sans quelque raison, que l’homme de science est un piètre philosophe (13). » Donc, Ă  suivre Einstein, on serait tentĂ© de tenir ce genre de propos : « Les plantes font de la photosynthèse ; les biochimistes sont experts en la façon dont les plantes font de la photosynthèse ; ceux qui pensent sur la science sont experts en la façon dont les biochimistes sont experts en la façon dont les plantes font de la photosynthèse . » Chez Esope , le mille-pattes est très douĂ© pour coordonner les mouvements de toutes ses pattes, mais nettement moins pour expliquer comment il s’y prend - ce qui ne lui fait d’ailleurs ni chaud ni froid. Et ça ne devrait faire ni chaud ni froid au scientifique si sa rĂ©flexion systĂ©matique sur son propre travail n’est pas vraiment gĂ©niale : ce n’est pas lĂ  son mĂ©tier. (Comme on le sait, la chute de la fable d’Esope est que le pauvre mille-pattes, poussĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir sur ce qu’il fait, finit par s’enrouler en tas, complètement tourneboulĂ©.) De ce point de vue, Kuhn ne fait que suivre Esope.

Amateurs et professionnels . Mais je n’insisterai pas plus longtemps sur cette conclusion - mĂŞme si elle ne manque pas de pertinence. En effet, je ne vois pas ce qui empĂŞcherait certains scientifiques - peut-ĂŞtre peu nombreux, Ă©tant donnĂ© les problèmes de temps posĂ©s par leurs autres centres d’intĂ©rĂŞt - d’ĂŞtre aussi forts en mĂ©tascience que les professionnels en cette matière, ni ce qui obligerait lesdits professionnels Ă  tenir pour nĂ©gligeables leurs opinions d’amateurs. RĂ©ciproquement, les mĂ©tascientifiques professionnels - sociologues, historiens et philosophes - ne sont pas non plus forcĂ©s d’admettre que les scientifiques en activitĂ© connaissent mieux la science qu’eux-mĂŞmes. Naturellement, ils seront bien avisĂ©s de respecter l’expertise propre des scientifiques et de s’assurer, en traitant un sujet oĂą elle entre en jeu, de ne pas dire de bĂŞtises - Ă©viter, par exemple, de dire sur la photosynthèse ou sur la biochimie vĂ©gĂ©tale des choses dont le consensus des experts praticiens permet de dĂ©montrer le caractère erronĂ©.

ArrĂŞtons-nous un instant sur cette question qui sent peut-ĂŞtre le soufre de la provocation : pourquoi les sociologues, historiens et philosophes ne sont-ils pas forcĂ©s d’admettre en bloc que les scientifiques connaissent mieux la science qu’eux ? Parce que connaĂ®tre la biochimie vĂ©gĂ©tale contemporaine n’est pas forcĂ©ment la mĂŞme chose que connaĂ®tre « la science » ! Il existe Ă  l’heure actuelle de nombreuses sciences, et bien d’autres ont existĂ© dans le passĂ©, y compris maintes versions de la biologie vĂ©gĂ©tale. Qui peut prĂ©tendre que l’historien ou le sociologue, nanti d’un savoir substantiel sur ces diverses sciences, connaĂ®t moins la science que le spĂ©cialiste de biochimie vĂ©gĂ©tale qui sait peu de chose en ces matières, voire n’y connaĂ®t rien du tout ?

Pourtant, mon idĂ©e n’est pas de renverser l’accusation et de claironner que j’en sais plus sur la science que mon ami biochimiste. En fait, je ne sais pratiquement rien de la photosynthèse, en dehors de ce que j’ai appris en première annĂ©e de facultĂ© sur la physiologie vĂ©gĂ©tale et sur la biologie cellulaire. Ce serait de ma part une faute morale et une marque de nĂ©gligence intellectuelle de me prononcer sur l’Ă©tat des connaissances dans cette partie de la science actuelle. Inversement, je suis en droit de me sentir un peu froissĂ© quand des scientifiques, encore plus incompĂ©tents sur le sujet que je ne le suis en biochimie vĂ©gĂ©tale contemporaine, viennent me donner des leçons sur la chimie des gaz au XVIIe siècle !

Il va sans dire que respecter l’exactitude des faits est vital, quel que soit le sujet que l’on traite. Cette obligation gĂ©nĂ©rale et absolue s’applique aux sociologues et historiens quand ils Ă©crivent sur certains aspects de la science. Elle s’applique tout autant aux scientifiques quand ils Ă©crivent sur la sociologie et l’histoire des sciences. En mĂŞme temps, il faut tenir compte de nos faiblesses humaines et professionnelles… Avant de prĂŞter aux autres les plus basses motivations et un suprĂŞme degrĂ© d’incompĂ©tence, une picoseconde de rĂ©flexion ne ferait pas de mal. Bien sĂ»r, il se produit des travaux mĂ©diocres en sociologie. Certains scientifiques admettent publiquement que cela existe Ă©galement dans leurs propres disciplines. D’oĂą qu’elle vienne, la mĂ©diocritĂ© est inexcusable. Mais nous devrions aussi nous laisser un peu de marge les uns aux autres. Puisque l’erreur est humaine, la probabilitĂ© de se tromper sur les intentions d’autrui est aussi grande que celle d’avoir commis de grosses bourdes ou d’avoir cĂ©dĂ© Ă  l’hostilitĂ© entre disciplines. Avant de se montrer du doigt dans la presse ou du haut d’une tribune, nous devrions essayer la discussion au bistrot. RĂ©sultats probables : baisse de la tension artĂ©rielle et assainissement de la culture publique !

Enfin, comme je l’ai suggĂ©rĂ© tout Ă  l’heure, les assertions mĂ©tascientifiques des scientifiques, quand elles critiquent ou dĂ©fendent des thĂ©ories, des programmes ou des disciplines, s’inscrivent souvent dans le cadre propre d’une science « en action ». Elles n’expriment peut-ĂŞtre pas des intentions descriptives et interprĂ©tatives, mais sont des outils pour prescrire ce qu’il faut faire ou croire, dans la science en gĂ©nĂ©ral ou dans une discipline ou sous-discipline donnĂ©e. Sous cet angle, prendre au sĂ©rieux ces assertions n’est pas, pour les spĂ©cialistes des Ă©tudes scientifiques, une simple possibilitĂ©, mais une exigence. Car elles sont alors constitutives du sujet que le sociologue ou l’historien entend dĂ©crire et interprĂ©ter.

Les principales conclusions auxquelles je veux en venir concernent Ă  la fois la variabilitĂ© des assertions mĂ©tascientifiques des scientifiques et la nature de leur relation avec ce qu’on pourrait appeler « la science elle-mĂŞme ». Je veux dire - parlant lĂ  encore sous l’autoritĂ© d’Einstein et de Planck - que la relation entre une assertion mĂ©tascientifique et l’ensemble des pratiques et croyances scientifiques concrètes est toujours hautement problĂ©matique. « Dans le temple de la science, il y a plus d’une chapelle(14) », disait Einstein. L’unitĂ© de la science fait partie de l’hĂ©ritage mĂ©thodologique de la modernitĂ©, lĂ©guĂ© par les pères fondateurs du XVIIe siècle. Toute formulation mĂ©tascientifique cohĂ©rente et systĂ©matique - qu’elle soit d’ordre mĂ©thodologique ou conceptuel - est censĂ©e capturer l’« essence » de la science. Mais si l’idĂ©e de l’unification des sciences garde pour certains un attrait irrĂ©sistible, aucun programme y visant ni aucune dĂ©finition de l’« essence » de la science n’emporte l’adhĂ©sion d’une majoritĂ© de scientifiques. Selon moi, tout le problème est lĂ .

Que se passe-t-il alors si l’on se range Ă  l’opinion de nombreux scientifiques - et, incidemment, d’un nombre croissant de philosophes(15) - que les sciences sont aussi nombreuses que variĂ©es, et qu’aucune dĂ©finition cohĂ©rente et systĂ©matique d’une « essence » propre de la science ne peut rendre justice Ă  la diversitĂ© concrète des pratiques ? Cela pourrait bien modifier notre apprĂ©ciation de la variabilitĂ© des assertions mĂ©tascientifiques. Car on est alors tentĂ© de dire - Ă  l’instar de Lessing, dans Nathan le Sage - que, comme chacune des grandes religions, diffĂ©rentes positions mĂ©tascientifiques sont valables pour diffĂ©rents types, stades ou circonstances des pratiques que nous appelons scientifiques. Ou bien que les diffĂ©rentes positions mĂ©tascientifiques appartiennent de façon contingente aux pratiques dont elles visent Ă  rendre compte - Ă  la manière d’idĂ©aux, de normes ou de postures stratĂ©giques attirant l’attention sur des alliances possibles ou souhaitables. Elles peuvent ĂŞtre vraies ou appropriĂ©es pour une science, mais non pour la science en gĂ©nĂ©ral - tout simplement parce que aucune formule cohĂ©rente et systĂ©matique ne peut ĂŞtre vraie ou appropriĂ©e pour la science en gĂ©nĂ©ral.

Ici et lĂ  . En effet, pourquoi devrait-on s’attendre qu’une assertion mĂ©tascientifique quelconque s’applique Ă  la fois aux particules physiques (lesquelles ?), Ă  la physiologie de la reproduction des vers marins et aux personnes qui surveillent actuellement l’Ă©tat de la faille gĂ©ologique de Rose Canyon passant sous ma maison, ici, Ă  San Diego ? Certaines assertions mĂ©tascientifiques peuvent ĂŞtre vraies d’une sĂ©rie de pratiques scientifiques dans des temps, des lieux et des contextes culturels donnĂ©s ; mais c’est ce qu’on doit dĂ©couvrir, et non pas prĂ©sumer.

La reconnaissance de la diversitĂ© des assertions mĂ©tascientifiques rend la relation entre science et mĂ©tascience problĂ©matique, au mieux contingente. On devrait donc avoir le droit de contredire toute narration mĂ©tascientifique, quelle qu’elle soit, sans que cela soit compris comme une opposition Ă  la science. Si la science est aussi distincte de la philosophie que le prĂ©tendent certains dĂ©fenseurs de la science, leur contrariĂ©tĂ© devant les critiques adressĂ©es Ă  leur philosophie favorite est tout Ă  fait incomprĂ©hensible(16). Les sciences naturelles possèdent dans notre culture une immense autoritĂ©. De ce point de vue, la philosophie des sciences est plutĂ´t moins bien lotie. A coup sĂ»r, identifier la dĂ©fense des sciences Ă  celle d’une philosophie particulière est au moins une erreur tactique, surtout quand il s’agit de promouvoir une version abandonnĂ©e par les philosophes eux-mĂŞmes.

Dans ces conditions, que signifierait ĂŞtre vĂ©ritablement antiscientifique ? Au point oĂą nous en sommes, on peut en tout cas Ă©noncer plusieurs manières cohĂ©rentes et efficaces de ne pas l’ĂŞtre. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’on n’aime pas sa mĂ©thode censĂ©e ĂŞtre unifiĂ©e et universellement efficace. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’on la trouve fondamentalement matĂ©rialiste ou rĂ©ductionniste. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’elle s’apparente Ă  une rationalitĂ© instrumentale, ou parce qu’on y dĂ©cèle de l’irrationalitĂ©. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’on la voit comme une entreprise rĂ©aliste ou comme une entreprise phĂ©nomĂ©nologique. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’elle paraĂ®t violer le sens commun, ni parce qu’on l’identifie Ă  une forme du sens commun. On ne peut pas ĂŞtre contre la science parce qu’on la considère dotĂ©e d’un caractère fondamentalement hĂ©gĂ©monique, ou bourgeois, ou masculin. Et, naturellement, on ne peut pas non plus ĂŞtre pour la science pour aucune de ces raisons.

Je suis, comme certains de mes collègues historiens et sociologues des sciences, un relativiste mĂ©thodologique. Cela signifie que je soutiens, sur la base de travaux tant empiriques que thĂ©oriques, que les normes utilisĂ©es par les diffĂ©rents groupes de praticiens dans l’Ă©valuation des assertions Ă©nonçant des connaissances sont liĂ©es au contexte. En ce qui concerne la mĂ©thode scientifique, comme Peter Medawar et maints scientifiques, je suis donc un sceptique. En outre, ces mĂŞmes travaux me laissent croire que le monde naturel est extrĂŞmement complexe, et que diffĂ©rentes cultures peuvent le classifier et le construire de manières profondĂ©ment diffĂ©rentes mais toutes stables et cohĂ©rentes, chacune en fonction de ses buts et de son patrimoine culturel propre. D’aucuns qualifient cette position d’antiscientifique - et la jugent motivĂ©e par l’ignorance et l’hostilitĂ©. D’après eux, quiconque a si peu foi en la science devrait pousser sa logique jusqu’au bout, et traverser tranquillement la rue devant les voitures ou consulter les sorciers plutĂ´t que les neurologues en cas de maux de tĂŞte.

L’argument est idiot, et tombe Ă  plat. Mais il vaut quand mĂŞme la peine de l’analyser. Oui, je ne me jette pas sous les voitures et je consulte un mĂ©decin en cas de besoin. Qu’est-ce que cela prouve ? Pas que mon relativisme mĂ©thodologique soit insincère, ni que je me sois contredit ; mais que ma rĂ©elle confiance en une sĂ©rie de pratiques scientifiques et techniques modernes dĂ©coule de sources qui n’ont pas grand-chose Ă  voir avec ma croyance en une sĂ©rie quelconque de narrations mĂ©thodologiques d’ordre mĂ©tascientifique. J’ai une très grande confiance en la science, ce en quoi je suis un membre typique de notre culture commune. J’ai Ă©tĂ© dans les mĂŞmes Ă©coles qu’Alan Sokal, Paul Gross et Norman Levitt ; et nos environnements institutionnels respectifs sont bonnet blanc et blanc bonnet. En revanche, ma confiance dans une sĂ©rie de narrations mĂ©tascientifiques gĂ©nĂ©rales sur la mĂ©thode scientifique comme garante de son efficacitĂ© est très rĂ©duite. Ma prĂ©fĂ©rence pour les mĂ©decins plutĂ´t que pour les sorciers ne prouve en rĂ©alitĂ© qu’une chose : les raisons de la confiance du public dans la science ont bien peu Ă  voir avec des narrations mĂ©tascientifiques, quelles qu’elles soient.

Confiance . Mes travaux universitaires contiennent-ils des assertions de caractère mĂ©tascientifique ? Je continue en effet Ă  en produire, mĂŞme si, pour ĂŞtre honnĂŞte, je suis devenu un peu plus circonspect dans leur formulation Ă  mesure que le temps passait. Mais je veux dĂ©fendre ici leur pertinence et leur lĂ©gitimitĂ©. Par exemple, je soutiens que la dimension sociale de la science est constitutive de celle-ci et, de plus, que la confiance est une condition nĂ©cessaire Ă  la production et au maintien de la connaissance scientifique. VoilĂ  une assertion mĂ©tascientifique, censĂ©e s’appliquer Ă  toutes les pratiques scientifiques que je connais ! Me serais-je pris Ă  mon propre piège ? Je ne crois pas, pour la raison suivante. En Ă©nonçant de tels propos, je thĂ©orise les conditions nĂ©cessaires Ă  toute espèce de connaissance : disons que je braconne sur les terres des sciences cognitives. En revanche, cela n’implique pas pour moi qu’il faille dĂ©cider d’une essence unique de la science, qui vaudrait pour la zoologie des invertĂ©brĂ©s, pour la sismologie et pour la physique des particules (de quelque version qu’il s’agisse), mais ne vaudrait pas pour la phrĂ©nologie, entre autres. Que j’aie tort ou raison en matière de « thĂ©orisation sur toute espèce de connaissance », je ne thĂ©orise pas sur une essence unique de la science. Et c’est ce qui nous intĂ©resse ici.

J’en reviens Ă  ma question : peut-on ĂŞtre antiscientifique ? Comme je l’ai dit, rejeter l’idĂ©e d’« essence de la science » ou rejeter telle ou telle narration mĂ©tascientifique n’est pas un très bon moyen d’ĂŞtre antiscientifique. Et je ne vois pas non plus en quoi mon scepticisme quant Ă  la mĂ©thode scientifique devrait m’affranchir le moins du monde de ma croyance en l’existence des Ă©lectrons ou en la base biochimique de l’hĂ©rĂ©ditĂ©. Ceux qui seraient rĂ©ellement hostiles Ă  ce qu’ils prennent pour l’essence de la science partent du mauvais pied. Leur impact ne saurait ĂŞtre dĂ©cisif. De toute façon, qui lit leurs Ă©crits ? Pour corrompre la jeunesse d’Athènes, il faut d’abord avoir la jeunesse sous la main ; ensuite, il vous faut obtenir d’elle qu’elle lise vos Ă©crits, les comprenne et y prĂŞte attention ; ensuite, il vous faut encore les persuader que vous avez raison - en opposition avec tout ce qu’on leur raconte par ailleurs. L’affaire est loin d’ĂŞtre acquise, ce que savent bien tous les enseignants qui travaillent dans la mĂŞme direction que moi.

En revanche, ĂŞtre contre quelque chose de particulier en science est Ă  la fois possible et lĂ©gitime. Comment, par exemple ? LĂ  encore, il est instructif d’Ă©couter ce que certains scientifiques ont Ă  dire. Ce qu’on peut entendre chez eux - sauf bien sĂ»r chez les croisĂ©s de la guerre des sciences - n’est pas une dĂ©fense en bloc de la science, ni Ă©videmment une critique en bloc. Ce que l’on entend plutĂ´t, ce sont des critiques prĂ©cises de certaines tendances en science, ou dans certains domaines. Et ces critiques sont souvent aussi vĂ©hĂ©mentes que fondĂ©es.

Certains scientifiques sont aujourd’hui très critiques envers ce qu’eux-mĂŞmes appellent la superficialitĂ© des programmes rĂ©ductionnistes, la tyrannie abrutissante de la bureaucratisation de la science, la puissance d’attraction des modes scientifiques et l’appauvrissement qui s’ensuit de notre vision gĂ©nĂ©rale et de notre facultĂ© d’imagination, l’hĂ©gĂ©monie de la « grande science » sur la « petite », l’inadaptation du système de relecture par les pairs, et maintes autres maladies qu’ils diagnostiquent dans le corps scientifique contemporain. Certains de ces critiques de l’intĂ©rieur font appel Ă  la mĂ©tascience professionnelle, voire Ă  l’histoire des sciences, en vue d’Ă©claircir comment on en est arrivĂ© lĂ , voire de trouver des moyens d’y porter remède. A vrai dire, beaucoup s’en abstiennent…

Rien de plus facile Ă  dĂ©nicher que ces critiques internes. Les numĂ©ros rĂ©cents des journaux de biologie en sont pleins. Les mĂ©moires de scientifiques Ă©minents, tels E.O. Wilson, Erwin Chargaff ou Richard Lewontin, constituent par exemple un riche filon. Il est d’ailleurs curieux - Ă©tant donnĂ© l’inanitĂ©, au fond, de la guerre des sciences - de voir le peu d’attention que les mĂ©tascientifiques professionnels prĂŞtent Ă  cette contestation interne. A peine historiens et sociologues se sont-ils aperçus que ce sujet Ă©tait de leur ressort. C’est certainement dĂ©plorable : si, comme je le suggère, ĂŞtre contre la science n’est ĂŞtre contre rien de bien prĂ©cis en particulier, s’opposer au système actuel de relecture par les pairs ou Ă  l’hĂ©gĂ©monie de la Big Science a, au contraire, des implications importantes. Est-ce le rĂ´le des sociologues et des historiens de prendre position dans ce genre de dĂ©bats ? Personnellement, je ne le pense pas, mĂŞme si je connais une poignĂ©e de sociologues qui ne sont pas d’accord avec moi. Mais ces dĂ©bats sont autant d’occasions d’avoir des conversations sĂ©rieuses et intĂ©ressantes avec nos collègues scientifiques. Nous ne devrions pas passer Ă  cĂ´tĂ©.

CitoyennetĂ© . Enfin, nous ne devons pas oublier que les mĂ©tascientifiques professionnels, tout comme les scientifiques professionnels, sont aussi des citoyens. Premier type de citoyennetĂ© : beaucoup d’entre nous sont des membres d’institutions d’enseignement supĂ©rieur. Dans ce cadre, nul ne devrait exclure a priori, ni trouver attentatoire telle ou telle prise de position dans les dĂ©bats sur la proportion de science Ă  enseigner dans le cursus universitaire ou sur la manière dont on doit enseigner les matières scientifiques. Que l’on affirme - ce qui n’est pas mon cas ici - que le cursus obligatoire contient trop de science, ou que l’on suggère - ce qui est mon cas - que les dimensions philosophique, historique et sociale aient leur place dans le cursus scientifique, on devrait pouvoir le faire librement, sans avoir Ă  se dĂ©fendre de l’accusation d’ĂŞtre un suppĂ´t de l’antiscience.

Second type de citoyennetĂ© : nous payons tous notre part du soutien de l’Etat Ă  la recherche scientifique. Nous devrions donc, de la mĂŞme façon, nous sentir libres de dire, si tel est notre avis - et pour peu qu’il soit sĂ©rieusement Ă©tayĂ© -, qu’un grand accĂ©lĂ©rateur de particules comme le Superconducting Supercollider coĂ»te trop cher en regard des bĂ©nĂ©fices attendus, qu’on dĂ©pense trop d’argent pour la recherche de traitements du sida et pas assez pour trouver un vaccin, que le gouvernement se trompe de prioritĂ©s en investissant davantage en recherches sur le sida que sur la diarrhĂ©e des nourrissons, ou que tel ou tel programme soutenu par le gouvernement est trivial et dĂ©pourvu d’imagination. LĂ  encore, on devrait avoir le droit de tenir ce genre de propos sans se faire enduire de goudron et de plumes parce qu’on serait un suppĂ´t de l’antiscience. Certains scientifiques osent les dire en tant que tels, et certains citoyens peuvent souhaiter faire de mĂŞme en tant que membres responsables de sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques. Ils doivent ĂŞtre libres de le faire, et non rĂ©duits par intimidation Ă  un silence dĂ©fĂ©rent.

Ma vraie crainte, si les choses devaient continuer comme elles ont commencĂ©, est que la guerre des sciences sonne le glas non pas de la sĂ©curitĂ© de l’emploi des sociologues des sciences, mais du dĂ©bat public, libre, ouvert et informĂ© sur la santĂ© de la science actuelle. SantĂ© de la science qui dĂ©pend, en dernier ressort, de ce dĂ©bat.

(1)LĂ©viathan et la pompe Ă  air : Hobbes et Boyle entre science et politique, trad. Thierry PiĂ©lat, Paris, La DĂ©couverte, 1993 ; Ă©crit en collaboration avec Simon Schaffer, Ă©dition originale 1985. La RĂ©volution scientifique, trad. Claire Larsonneur, Paris, Flammarion, 1998. A Social History of Truth : Civility and Science in Seventeenth-Century England , Chicago, University of Chicago Press, 1994. Et Science Incarnate : Historical Embodiments of Natural Knowledge , Chicago, University of Chicago Press, 1998, Ă©ditĂ© en collaboration avec Christopher Lawrence ; « Here and everywhere : sociology of scientific knowledge », Annual Review of Sociology, 21 , 289, 1995 ; « Cordelia’s love : credibility and the social studies of science », Perspectives on Science, 3 , 255, 1995 ; « Rarely pure and never simple : talking about truth », Configurations, 7 ,1,1999.

(2)Lewis Wolpert, The Unnatural Nature of Science : why science does not make (Common) Sense , London, Faber & Faber, 1992 ; Paul R. Gross et Norman Levitt, Higher Superstition : the Academic Left and its Quarrels with Science , Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1994 ; Paul R. Gross, Norman Levitt et Martin W. Lewis (Ă©ds), The Flight from Science and Reason , Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1997 ; Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Odile Jacob, Paris, 1997; Steven Weinberg, Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences, 49 , 51, 1995.

(3)M. Beller, « The Sokal Hoax : at whom are we laughing ? », Physics Today, 29, 1998 ; M. Beller, Science in Context, 10 , 13, 1997.

(4)David Bloor, Knowledge and Social Imagery, 2e Ă©d., Chicago, University of Chicago Press, 1991, p. 33.

(5)Barry Barnes, Interests and the Growth of Knowledge , London, Routledge & Kegan Paul, 1977, pp. 25-26. Voir aussi Barry Barnes, « Realism, relativism and finitism », dans Cognitive Relativism and Social Science, Diederick Raven et al. (éds), New Brunswick, NJ, Transaction, 1992, p. 131-147.

(6)Max Planck, Autobiographie scientifique et derniers Ă©crits, Flammarion, Paris, 1991 ; voir aussi Michael Polanyi, Personal Knowledge : towards a Post-Critical Philosophy , Chicago, University of Chicago Press, 1958.

(7)J. Robert Oppenheimer, La Science et le bon sens, Gallimard, Paris, 1963.

(8)« Resolved : Science is at an end. or is it ? », The New York Times , 10 novembre 1998, D5. Pour des idĂ©es pertinentes sur le sujet, voir Steven Weinberg, Le R ĂŞve d’une thĂ©orie ultime, Odile Jacob, Paris, 1997 ; John Horgan, The End of Science : Facing the Limits of Knowledge in the Twilight of the Scientific Age , Reading, Mass., Helix Books, 1996 ; John Maddox, What Remains to be discovered ? New York, Free Press, 1998 ; et Gunther Stent, The Coming of the Golden Age : a View of the End of Progress , Garden City, N.Y. : The Natural History Press, 1969. Pour un commentaire historique des faire-part rĂ©currents annonçant la fin de la science, voir Simon Schaffer, « Utopia unlimited : on the end of science », Strategies, 4-5 , 151, 1991.

(9)Albert Einstein, Ideas and Opinions , New York, Crown Publishers, 1954, p. 319. Thomas Henry Huxley, « On the Educational value of the natural history sciences », dans T.H. Huxley, Collected Essays, vol. III. « Science and education : essays », New York, D. Appleton, 1900 ; (édition originale 1854), pp. 38-65, et p. 45.

(10)Michael J. Mulkay et G. Nigel Gilbert, Philosophy of the Social Sciences, 11 , (1981), 389, 1981 ; voir Michael J. Mahoney, Social Studies of Science, 9 , 349, 1979 ; et Michael J. Mahoney et B.G. DeMonbreun, Cognitive Therapy and Research, 1 , 229, 1977.

(11)P.W. Bridgman, Reflections of a Physicist, 2e Ă©d., New York, Philosophical Library, 1955, p. 81.

(12)Edward O. Wilson, Consilience : The Unity of Knowledge , New York, Alfred A. Knopf, 1998. Robert G. Shulman, The FASEB Journal, 12 , 255, 1998 ; Ernst Mayr, Qu’est-ceque la biologie ? Fayard, Paris, 1998 ; Erwin Chargaff, Essays on Nucleic Acids , Amsterdam, Elsevier, 1963 ; Chargaff, Heraclitean Fire : Sketches from a Life before Nature , New York, The Rockefeller University Press, 1978 ; Richard C. Lewontin, Biology as Ideology : the Doctrine of DNA , New York, HarperPerennial, 1993. Jerry Fodor, London Review of Books, 20 , n° 21 du 29 octobre 1998, 3, p. 6.

(13)Einstein, Ideas and Opinions, p. 296 et 318.

(14)Einstein, Ideas and Opinions, p. 224.

(15)John Dupré, The Disorder of Things : Metaphysical Foundations of the Disunity of Science , Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1993.

(16)Pour Steven Weinberg par exemple, une bonne partie de la philosophie des sciences « n’a rien Ă  voir avec la science », Dreams of a Final Theory, p. 167.

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