du désir à la répulsion… vieillir
Trouvé ce texte, parfaite et éclairante mise en mots du paradoxe de la “jeune et dynamique” profession de masseur-kinésithérapeute qui, alors même que confrontée de plus en plus souvent à la déchéance du grand âge, à soutenir, faire perdurer, à accompagner, amortir, et adoucir la perte inéluctable des capacitées fonctionnelles qui constituent une grande partie des moyens de notre “humanitude”, persite pourtant à se croire actrice de la bonne santé alors même que de toute évidence son rôle réel, de plus en plus prégnant, son futur, est inéluctablement dans l’accompagnement éclairé des conséquences du vieillissement…
… je crois utile de rappeler qu’il est nécessaire de cliquer sur “Lire l’article complet”, souligné en rouge ci-dessous, pour prendre connaissance du reste de l’article… (je sais, ça craint!)
Plutôt que de rechercher la valorisation de ses actes les plus pénibles (bien souvent très “techniques”), et certainement les plus humainement “engageants”, notre profession persiste à se projeter dans le champ de la beauté, du bien-être et du sport, un champ proprement commercial… donc logiquement déjà fort occupé par d’autres acteurs.
Je prédis un dur retour à la réalité (car mal/pas préparé), ou bien la lente déréliction de la seule profession qui était pourtant en mesure de prendre en charge “”manuellement” les conséquences, très individuelles, d’une pyramide des âges très éloquente.
Du désir à la répulsion : le syndrome de Tithon
Jean MAISONDIEU Psychiatre des Hôpitaux, Centre clinique de Psychothérapie, Poissy.
07/11/2007
Texte paru dans Psychiatrie française, n°2, 2002Eos, déesse de l’aurore était fort belle et sa beauté n’était pas altérée par le passage du temps. Son charme et sa jeunesse éternelle provoquèrent la jalousie d’Aphrodite. La déesse de l’amour la condamna à connaître des passions itératives et passagères, faisant d’elle une insatiable nymphomane. Nombreuses, ses aventures se passaient plutôt avec des gens de son monde, dieux et demi-dieux. Mais un jour elle s’éprit d’un homme, un superbe guerrier troyen du nom de Tithon. Poussée par son désir et ne voulant pas perdre son amant, elle demanda à Zeus de lui accorder l’immortalité, ce privilège des dieux. Elle obtint satisfaction, Tithon devint immortel. Malheureusement pour le couple, Eos avait omis de demander qu’il bénéficie également de l’éternelle jeunesse. Elle se retrouva donc au bout de quelque temps avec un partenaire vieilli et décrépi qui, non seulement ne lui inspirait plus aucun désir, mais en plus provoquait chez elle une répulsion d’autant plus vive qu’elle savait maintenant qu’il ne mourrait jamais. Parce que cela lui était devenu insupportable, elle le métamorphosa en cigale. Certes, il restait vivant et elle ne pouvait l’ignorer. Mais, réduit à la taille minuscule d’un insecte, il restait quasiment invisible. Cependant pour être bien sûre de ne pas être incommodée par sa vue, elle le séquestra dans une pièce close… La légende ne dit pas si elle entendait tout de même l’appel à l’amour de ses craquètements.… /
/… Le choc qui, du monde de la séduction (celui du désir et de la pulsion), fait basculer dans le monde de l’abjection (celui du dégoût et de la répulsion), résulte de la rencontre, en fait inévitable entre le rêve d’immortalité porté par la jeunesse et la réalité de la finitude incarnée par la vieillesse. Il résulte du clivage mensonger qui sépare l’humanité entre ces deux catégories que sont les jeunes qui ont le droit et la possibilité d’aimer, et les vieux réduits à la portion congrue de la pitié. Si ce changement de statut laisse la vie sauve au vieillard (car elle peut conduire au suicide), il ne lui laisse en effet pas d’autre solution pour survivre. N’ayant plus l’heur de plaire à ses semblables, il lui faut être pitoyable à défaut de séduire. Il ne leur parle pas, il n’a plus droit au mot. Il leur tend des symptômes pour mendier un peu d’humanité. Et ceux qui l’entourent le prennent en pitié, c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour s’en déparquer tout en prenant soin de lui. Ni lui ni les autres ne veulent vraiment se rendre compte que la pitié les sépare autant qu’elle les rapproche. Mur de la honte qui partage les vivants et les morituri, la pitié participe de l’amour et de la haine. Elle est un compromis boiteux entre le désir qui rapproche et la répulsion qui éloigne. Et dans l’intervalle entre les deux, il n’y a de place que pour un corps animal que se partagent sans parler l’aidant et l’aidé car si les yeux parlent sans mentir, les mots se refusent à dire le dégoût. Ce corps qui s’offre aux soins, faute d’inspirer du désir doit rester dégoûtant pour continuer à provoquer la pitié. C’est pour cela que la sénilité s’inscrit, sinon éternellement comme pour Tithon, du moins interminablement, dans la chronicité d’une dépendance irréversible qui tient misérablement lieu d’immortalité à la génération papy.
Lire le superbe texte complet sur le site de l’Institut de Recherche sur l’économie du vieillissement
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